Économie de la distribution en gros : prix et mécanismes des médicaments génériques

Économie de la distribution en gros : prix et mécanismes des médicaments génériques
10 janvier 2026 12 Commentaires Fabienne Martel

Quand vous achetez un médicament générique en pharmacie, vous pensez probablement que c’est une version bon marché d’un produit coûteux. Mais ce que vous ne voyez pas, c’est tout ce qui se passe entre le laboratoire qui le fabrique et le comptoir où il est vendu. L’économie de la distribution en gros des génériques est un système complexe, presque invisible, où les profits ne vont pas là où on le croit. Et ce système, c’est lui qui décide en grande partie du prix que vous payez.

Le trio qui contrôle tout

Aux États-Unis, trois entreprises - AmerisourceBergen, Cardinal Health et McKesson - contrôlent environ 85 % du marché de la distribution pharmaceutique en gros. Ce n’est pas une coïncidence. Depuis les années 1990, ces géants ont fusionné, acquis des concurrents et consolidé leur pouvoir. Ils ne sont pas fabricants. Ils ne sont pas pharmaciens. Ils sont les intermédiaires entre les laboratoires et les pharmacies. Et c’est là que réside leur force : ils sont les seuls à avoir accès à la totalité du flux de médicaments. Pour un laboratoire qui veut que ses génériques arrivent dans toutes les pharmacies du pays, il n’y a pas vraiment d’autre choix que de passer par eux.

Les génériques : un marché qui rapporte plus qu’il ne semble

Les génériques représentent environ 9 % du chiffre d’affaires total de la distribution pharmaceutique. Pourtant, ils génèrent 56 % des bénéfices bruts des distributeurs. Comment est-ce possible ? Parce que les laboratoires de génériques vendent à prix cassé. Pour gagner un contrat avec un grand distributeur, ils doivent accepter des prix très bas. Le distributeur, lui, achète à 1 dollar l’unité et le revend à 3,50 dollars. La marge brute est mince, mais elle est répétée des millions de fois. Et surtout, elle est stable. Contrairement aux médicaments de marque, dont les prix peuvent fluctuer selon les brevets ou les campagnes marketing, les génériques suivent un cycle prévisible : baisse des prix au lancement, puis stabilisation.

En 2009, les trois grands distributeurs ont gagné 1,7 milliard de dollars de plus en bénéfices bruts sur les génériques que sur les médicaments de marque. Même si les génériques ne représentent qu’une petite part du chiffre d’affaires, ils sont les véritables moteurs de la rentabilité. Pourquoi ? Parce que les coûts de stockage et de logistique sont beaucoup plus faibles. Un médicament générique tient dans un petit carton, il n’a pas besoin d’emballage luxueux, ni de représentants médicaux. Il est simple, efficace, et se vend en volumes énormes.

Comment les prix sont fixés ?

Il n’y a pas une seule méthode. Les distributeurs utilisent quatre stratégies principales :

  • Coût + marge : on additionne le prix d’achat, les frais de transport, les coûts de stockage, et on ajoute une marge. Si le médicament coûte 10 $ au distributeur et que le transport en coûte 2 $, le prix de base est 12 $. Ensuite, on ajoute 20 à 50 % de marge.
  • Prix du marché : on regarde ce que les concurrents demandent, et on se positionne un peu en dessous. C’est courant pour les génériques très communs, comme l’ibuprofène ou la metformine.
  • Prix basé sur la valeur : quand un générique est le seul disponible dans une région, ou qu’il est utilisé pour une maladie chronique, le distributeur peut augmenter légèrement le prix. Pas beaucoup - mais assez pour faire une différence sur des volumes élevés.
  • Prix en échelons : c’est la plus efficace. Si vous achetez moins de 100 unités, vous payez 10 $ l’unité. Si vous achetez plus de 100, vous passez à 8 $. Au-delà de 500, vous avez 6 $. Cela pousse les pharmacies à commander plus, ce qui réduit les coûts logistiques pour le distributeur. Et ça augmente son profit global.

Les coûts de transport sont souvent ignorés par les consommateurs, mais ils représentent jusqu’à 20 % du prix final. Un distributeur qui oublie de les inclure dans son calcul finit par perdre de l’argent, même sur des ventes en gros.

Une pilule descend un escalier de prix avec les couches de coût du fabricant au PBM.

Le paradoxe des marges

Voici un fait surprenant : les laboratoires qui fabriquent des médicaments de marque font jusqu’à 76 % de marge brute. Ceux qui fabriquent des génériques, eux, n’en font que 50 %. Pourtant, les distributeurs gagnent onze fois plus sur un générique que sur un médicament de marque. Pourquoi ? Parce que le prix de vente au détail d’un générique est souvent proche de son prix de revient. La marge ne vient pas de la différence entre le prix d’achat et le prix de vente, mais de la quantité. Une pharmacie vend 1 000 comprimés d’ibuprofène à 0,50 $ l’unité. Elle les a achetés à 0,30 $. Elle gagne 200 $. Le distributeur, lui, a vendu ces 1 000 comprimés à 0,25 $, alors qu’il les avait achetés à 0,15 $. Il gagne 100 $. Le laboratoire, lui, a vendu les 1 000 comprimés à 0,10 $, et il les a fabriqués à 0,05 $. Il gagne 50 $. La marge brute est faible, mais elle est répétée des millions de fois.

Le vrai profit, dans les génériques, ne vient pas de la marge unitaire. Il vient de la volumétrie. Et de la capacité à négocier des prix bas avec les laboratoires, puis à les revendre à des pharmacies qui n’ont pas le choix.

Les pénuries, nouveau levier de prix

Entre 2021 et 2022, les prix des génériques ont baissé. C’était une tendance globale. Mais en 2023, tout a changé. Des pénuries de médicaments essentiels - comme les antibiotiques, les traitements contre l’épilepsie ou les insulines génériques - sont apparues. Pourquoi ? Parce que les laboratoires ont arrêté de produire certains génériques : les marges étaient trop faibles, les coûts de production trop élevés, les réglementations trop strictes. Et quand un médicament devient rare, les distributeurs peuvent augmenter les prix. Pas de 10 %, mais de 50 %, voire 200 %. Une pénurie de 200 unités peut faire monter le prix d’un médicament de 0,20 $ à 0,80 $.

C’est là que le système montre ses failles. Les distributeurs ne créent pas les pénuries. Mais ils en profitent. Et les pharmacies, elles, n’ont pas d’autre choix que d’acheter, même au prix fort. Les patients, eux, n’ont pas d’autre option que de payer.

Une pénurie fait monter en flèche le prix d'une insuline générique sur une étagère de pharmacie.

Qui gagne vraiment ?

Regardez cette répartition : sur 100 $ dépensés pour un médicament générique :

  • 15 $ vont au laboratoire (fabrication)
  • 25 $ vont au distributeur (logistique, marge)
  • 40 $ vont à la pharmacie (vente, service, personnel)
  • 20 $ vont aux intermédiaires financiers (PBMs, assurances)

Le laboratoire, qui a investi dans la recherche et la production, ne garde qu’une petite part. Le distributeur, qui ne fait que transporter et stocker, encaisse plus que lui. La pharmacie, qui distribue directement au patient, gagne aussi plus que le fabricant. Et les PBMs - ces entreprises qui négocient les prix avec les distributeurs au nom des assurances - prennent une part énorme, souvent sans que le patient le sache.

Le système est conçu pour maximiser les profits des intermédiaires, pas pour réduire les coûts pour les patients. C’est pourquoi, malgré des prix bas en apparence, les dépenses de santé continuent d’augmenter.

Et maintenant ?

Les autorités de santé publique commencent à regarder ce système de plus près. En 2022, le Commonwealth Fund a demandé une réforme : plus de transparence sur les prix, plus de concurrence, et surtout, une limitation du pouvoir des trois géants. Mais changer ce système ne sera pas facile. Les distributeurs ont des contrats à long terme, des infrastructures coûteuses, et des relations étroites avec les pharmacies. Et les laboratoires ? Ils préfèrent vendre à un seul grand distributeur qu’à cent petits.

La seule solution réelle ? Augmenter la concurrence. Permettre à de nouveaux acteurs d’entrer sur le marché. Obliger les distributeurs à publier leurs prix. Et surtout, ne plus traiter les génériques comme des produits de basse valeur. Ce sont des médicaments vitaux. Et leur prix devrait refléter leur utilité, pas la puissance de leurs intermédiaires.

Le prochain médicament générique que vous achetez ? Il n’est pas bon marché parce qu’il est simple. Il est bon marché parce que quelqu’un a négocié très fort pour le faire baisser. Mais ce n’est pas toujours vous qui en bénéficiez.

12 Commentaires

  • Image placeholder

    James Fitzalan

    janvier 11, 2026 AT 00:43

    C’est fou ce que les gens paient sans savoir où va leur argent… J’ai acheté un générique hier pour 3 euros, et j’ai appris que le labo a gagné 15 centimes. J’ai failli pleurer. C’est pas de la santé, c’est du business à l’état pur.

  • Image placeholder

    Jean-Pierre Vanfürt

    janvier 12, 2026 AT 15:51

    Les trois géants contrôlent tout. C’est pas un hasard. C’est un cartel. Et les PBMs ? Des fantômes qui volent 20% sans rien produire. La santé est devenue une industrie du mensonge. Ils veulent vous rendre malade pour vous vendre des solutions. Et vous payez. Encore. Et encore. Et encore.

  • Image placeholder

    Mathieu MARCINKIEWICZ

    janvier 13, 2026 AT 01:42

    je vois ce que tu dis mais c’est aussi compliqué… les labos font des bénéfices sur les médicaments de marque, donc ils peuvent se permettre de vendre les génériques à perte pour rester dans le jeu. et les distributeurs, ils ont des coûts logistiques énormes aussi… je pense qu’on devrait parler de réforme pas de haine. <3

  • Image placeholder

    André Dellara

    janvier 14, 2026 AT 10:38

    Il est essentiel de souligner, avec la plus grande rigueur, que l’économie pharmaceutique repose sur des mécanismes complexes, qui, loin d’être arbitraires, sont le résultat d’un équilibre instable entre coûts, réglementations et volumes. La transparence est un impératif moral, et non une simple exigence administrative. Il convient de considérer chaque acteur avec nuance, car la simplification extrême mène à la méconnaissance.

  • Image placeholder

    Jacque Meredith

    janvier 15, 2026 AT 08:43

    Les gens sont des idiots. Ils pensent que les génériques sont bon marché. Non. Ils sont bon marché pour les distributeurs. Pour vous, c’est une arnaque. Et vous payez encore. Bravo.

  • Image placeholder

    Yannick Lebert

    janvier 17, 2026 AT 07:44

    les labos qui vendent à 0,10$ et gagnent 0,05$… ouais bon et moi je gagne 0,01$ en vendant des frites à la gare… c’est pas le prix qui compte, c’est le volume. sauf que là, c’est la vie des gens qui est en jeu. 😒

  • Image placeholder

    Claire Macario

    janvier 19, 2026 AT 03:12

    La logique du volume est fascinante… mais elle révèle une faille dans notre conception de la valeur. Quand un médicament devient une marchandise comme une autre, on oublie qu’il s’agit d’un droit fondamental. La santé ne devrait pas être un produit de consommation. Elle devrait être un bien commun. Et pourtant…

  • Image placeholder

    ninon roy

    janvier 19, 2026 AT 08:12

    je vois pas pourquoi on s’énerve les gars… c’est juste le capitalisme. tu veux pas payer ? t’achètes pas. fin.

  • Image placeholder

    Frédéric Nolet

    janvier 21, 2026 AT 05:35

    je suis d’accord avec mathieu… les labos sont obligés de vendre les génériques à prix cassé sinon ils se font écraser par les concurrents chinois ou indiens. c’est pas les distributeurs qui sont les méchants… c’est la course mondiale au moins cher. on est dans un système global. c’est pas leur faute.

  • Image placeholder

    Charles Goyer

    janvier 22, 2026 AT 11:57

    Je comprends la frustration… mais la solution n’est pas de vilipender les distributeurs. C’est de forcer la transparence. Publier les prix réels. Interdire les contrats exclusifs. Et permettre aux petites entreprises d’entrer sur le marché. Sinon, on tourne en rond.

  • Image placeholder

    jacques ouwerx

    janvier 23, 2026 AT 19:11

    vous êtes un peu trop durs avec les distributeurs… ils font juste leur job. c’est pas eux qui ont inventé les PBMs. c’est le système. on peut pas tout changer du jour au lendemain. il faut du temps. et de la patience.

  • Image placeholder

    armand bodag

    janvier 24, 2026 AT 07:46

    La vraie question n’est pas qui gagne, mais pourquoi on accepte ce système. Pourquoi ne pas créer une distribution publique ? Pourquoi ne pas nationaliser la logistique pharmaceutique ? Pourquoi laisser des intérêts privés décider de la vie des gens ? Parce que nous avons renoncé à la souveraineté. Et c’est là le vrai drame.

Écrire un commentaire